5. ACTUALITE
23 Apr 2020
En complément des actions prévues par le Ministère de la Santé, les organisations de la société civile conçoivent leur réponse, afin de protéger les soignants, de diffuser l'information et de garantir des soins aux groupes les plus vulnérables.

Les premiers cas de COVID-19 sont apparus en Afrique dans le courant du mois de mars, et l’épidémie se propage, à un rythme cependant plus lent que dans les pays européens. Conscients du danger que représente la pandémie pour leur pays et leur population, spectateurs de la situation aussi dramatique qu’inattendue des pays européens d’abord, puis du continent américain, les acteurs des pays africains s’organisent. Alors que les comités de surveillance des Ministère de la santé se sont rapidement organisés pour produire ou mettre à jour leurs plans de contingence et évaluer leurs besoins en équipements, matériel de protection, les organisations de la société civile ont commencé à s’organiser.

Les organisations qui prennent en charge des patients aux premières loges

Le Secrétariat du Fonds mondial a invité les OSC qui sont les bénéficiaires principaux ou secondaires des subventions du Fonds mondial à identifier leurs besoins organisationnels afin de poursuivre leurs activités, et même d'en mener de nouvelles pour répondre à l'épidémie de COVID-19. Les plans des OSC ont deux impératifs : protéger leur personnel en contact avec la population et garantir la continuité des services.

Il est à noter qu'aucun pays d'Afrique de l'Ouest et du Centre n'a encore atteint le stade 3 de la pandémie COVID-19 où la maladie se propage à travers une communauté locale, et il n'est pas possible d'identifier comment les gens sont contaminés. Au cours des stades 1 et 2, les responsables de la santé publique peuvent remonter à la source de la contamination jusqu'aux personnes qui ont voyagé à l'étranger.

Identifier les besoins des personnes affectées par le VIH et la tuberculose

En République Démocratique du Congo, un questionnaire élaboré par l’association UCOP+ avec l’aide de l’Onusida a été administré aux patients vivant avec le VIH afin d’identifier leurs besoins les plus pressants : ces derniers ont identifié la question du transport pour se rendre au centre de santé et les distances à parcourir comme leur première difficulté, alors que le transport public se raréfie. Parmi les sujets d’inquiétude figure également la crainte de la rupture du traitement liée à une tension sur les stocks, ou encore la peur d’être contaminé par le COVID-19.

Le questionnaire a été distribué aux OSC de la région AOC et celles-ci sont invitées à les faire circuler parmi les patients bénéficiaires de programmes du Fonds mondial. Ils devraient contribuer à guider l’action des partenaires de mise en œuvre, et prendre en compte des dimensions qui sont parfois laissées de côté par manque de temps ou une mauvaise priorisation.

L’Alliance Côte d’Ivoire cherche à sécuriser les patients atteints de tuberculose

La Côte d’Ivoire compte déjà plus de 950 cas confirmés à l’infection au COVID-19 et a pris très tôt des décisions fortes comme la mise en place de l’état d’urgence, pour limiter la propagation de l’épidémie, et une batterie de mesures telles que : la fermeture des frontières, l’interdiction des mouvements entre les villes du pays et le Grand Abidjan, l’obligation du port de masques, notamment dans le Grand Abidjan, le confinement obligatoire à domicile de toutes les personnes fragiles, notamment les personnes âgées et celles souffrant de maladies chroniques, la réduction des déplacements non essentiels, la mise en œuvre effective du télétravail, la réduction du nombre de passagers dans les véhicules de transport en commun et dans les véhicules personnels, ou encore la fermeture des lieux de culte et l’interdiction des rassemblements.

Dans ce contexte, l’Alliance Côte d’Ivoire, bénéficiaire principale des activités communautaires des subventions VIH et tuberculose, s’est trouvée dans l’obligation de réajuster ses activités en poursuivant 2 objectifs principaux : protéger le personnel qui travaille à la mise en œuvre des activités et garantir la continuité des soins pour les patients atteints de VIH et de tuberculose. L’organisation a d’abord identifié différents scenarii relatifs au stade dans lequel le pays se trouve : dans le premier scenario, les déplacements sont encore possibles, alors que dans le second scénario, toute la population serait en confinement, ce qui obligerait l’organisation à réorganiser le circuit de distribution des traitements. Le plan de contingence a ensuite été élaboré autour de 3 axes de travail : la continuité des soins pour les patients atteints de tuberculose, contribuer à la réduction de la propagation du COVID-19 dans les sites de prise en charge et au sein de la communauté, assurer la prévention dans les prisons.   

  • La continuité des soins pour les patients atteints de tuberculose : au travers des activités de dotation de médicament au centre de santé, pour 1 mois comme autorisé par le PNLT au lieu de la visite quotidienne, un soutien pour le transport en vue de récupérer leur dotation de médicament au centre de santé pour les malades indigents ou encore la distribution communautaire pour les malades qui ne pourraient pas se déplacer ; Le soutien alimentaire et l’éducation thérapeutique continueront sur site lors de la remise du traitement et par téléphone.
  • Contribution à la réduction de la propagation du COVID-19 dans les sites de prise en charge :  les ASC sont formés sur le COVID-19 et les directives en vigueur, dotés en équipements de protection individuelle (masque faciaux, gels hydro alcoolique, gants…) et les centres de santé en dispositifs de lavage des mains et en affiches produites par le Ministère de la santé et de l’hygiène publique ;
  • Contribution à la réduction de la propagation du COVID-19 au sein de la communauté : l’Alliance participe à la réalisation et à la diffusion de spots et émissions radiophoniques sur le COVID-19 à travers les radios de proximités des districts sanitaires, la sensibilisation des populations avec les griots, les muezzins ou crieurs publiques, qui sont des vecteurs habituels et bien acceptés de l’information en Côte d’Ivoire.
  • Enfin, de par sa longue expérience du travail dans les prisons, l’association s’engage à former les acteurs communautaires sur le COVID-19 et les directives en vigueur, organiser des sensibilisations auprès des pensionnaires et du personnel pénitencier, doter les prisons en dispositifs de lavage des mains et appuyer l’isolement et la mise en observation pendant 2 semaines des nouveaux entrants (mise à disposition de conteneurs préfabriqués).

L’association a communiqué son plan de contingences au Fonds mondial afin d’obtenir l’accord nécessaire à la réallocation des fonds (issus des économies réalisées sur l’actuelle subvention) et a débuté les activités de communication et d’achat des moyens de protection pour le personnel.

Le plan de contingence d’ARCAD Santé Plus au Mali

Bénéficiaire secondaire du Fonds mondial, et association couvrant plus de la moitié de la file active de patients (environ 24.000 PVVIH), ARCAD Santé Plus a également réfléchi à la manière de sécuriser le personnel employé dans les centres de prise en charge des PVVIH, ainsi que maintenir dans les soins les personnes qui, de par les contraintes liées aux mesures prises par le gouvernement malien, sont à risque d’interruption du traitement. Il est à noter que depuis le couvre-feu, toutes les activités de maraude auprès des travailleuses du sexe, les usagers de drogues et dans les points de rencontre des HSH ont été interrompues, laissant de nombreux usagers des services sans réponse.

Comme dans le cas d’Alliance Côte d’Ivoire, le plan de contingence d’ARCAD Santé Plus articule son action autour de 4 axes qui comprennent :

  • Le renforcement des mesures d’atténuation de risque au niveau de 24 structures de prise en charge : la protection des personnels soignants et de conseil des PVVIH (distribution de masques, de gel et de gants), mise à disposition de kits de lavage des mains ;
  • la limitation des consultations et la régulation des flux de patients (afin de respecter les distances physiques), la dispensation des traitement pour une période de 6 mois au lieu des 3 mois habituels,
  • la prise de température et la reconnaissance des symptômes du Covid 19 pour une référence vers les centres de traitement spécialisés ;
  • la prévention du Covid chez les groupes les plus vulnérables : en particulier les populations clés et les PVVIH pour la distribution des kits de protection et de kits alimentaires.

Ce plan a été réalisé en collaboration avec le bénéficiaire principal PLAN, et avec le ministère de la santé. Il sera financé en partie par le Fonds mondial, et d’autres bailleurs ont également été sollicités.

Enda Santé mobilise les communautés dans la sous-région

Engagés aux côtés des communautés pour l’accès à des soins de qualité pour les couches les plus vulnérables, Enda Santé et ses partenaires se sont mobilisés très tôt pour contribuer à la riposte au COVID-19 avec les acteurs communautaires dans les structures sanitaires locales et nationales.

Au Sénégal, en Côte d’Ivoire, en Guinée Bissau et dans d’autres pays de l’Afrique de l’Ouest, Enda Santé, tout en agissant prioritairement en niveau communautaire, mène plusieurs actions notamment :

  • un appui en matériels et équipements de protection et d’intervention aux structures sanitaires : son dispositif de cliniques mobiles et de laboratoire de biologie moléculaire sont mis à la disposition de districts sanitaires partenaires.
  • la distribution de produits de désinfection, équipements, supports de prévention individuel et communautaire
  • le soutien d’initiatives visant à relancer l’économie locale, tout en luttant contre le COVID-19, comme la confection par des tailleurs et artisans de plusieurs milliers de masques.

Source : Enda santé, masques et affiches de sensibilisation en langue locale

Par ailleurs, Enda Santé s’est investi, avec l’appui de ses partenaires techniques et financiers, à la confection de kits alimentaires biologiques, composés de produits locaux de première nécessité, commercialisés par des groupements de femmes basées à Popenguine. Des kits d’hygiène sont également en train d’être conçus, pour faciliter le lavage des mains dans les zones d’affluence.

Afin d’amplifier les messages de prévention, dérouler une vaste campagne d’information et accompagner toutes les initiatives des mouvements associatifs, Enda Santé a produit plusieurs supports de communication en langues locales (Wolof, Diola, Mandingue, Pulaar, Créole, Bassari, Arabe et Sérère) largement diffusés sur différents supports des réseaux sociaux (Facebook, YouTube, Twitter, Instagram, LinkedIn, WhatsApp).

Un exemple de campagne d’information et de sensibilisation au Burkina Faso

Pour sa part, le Réseau d’Accès aux Médicaments Essentiels (RAME) a officiellement lancé le mouvement COMVID (« Les Communautés s’engagent à Vider le COVID-19 » (COMVID COVID-19). Cette plate-forme est un regroupement de 23 organisations de la société civile mise en place le 12 février 2020 avec pour objectif d’assurer un suivi citoyen des questions de santé par la société civile. Le COMVID COVID-19 se veut une démarche citoyenne qui vise à appuyer les initiatives du gouvernement, des partenaires techniques et financiers et des autres acteurs en lutte pour conjuguer les efforts et arrêter le COVID-19. Il est composé d’organisations de la société civile, confessionnelle, non confessionnelle, de leaders d’opinion, d’entrepreneurs privés Effectuer le suivi de la mise en œuvre des mesures de protection collectives ;

  • Assurer la promotion de l’innovation communautaire pour atténuer l’impact des mesures de l’Etat d’urgence sanitaire ;
  • Appuyer la recherche des personnes ayant été en contact avec des cas confirmés ;
  • Mener un plaidoyer pour la mobilisation et le suivi des ressources mobilisées pour la lutte contre le COVID-19 ;

Pour mener toutes ces activités, des cellules de veille sanitaire se mettent progressivement en place dans tous les secteurs des villes et dans les villages du Burkina Faso.

Source : RAME, logo de COMVID

Les angles morts de la réponse communautaire

Plusieurs sujets sont encore peu abordés par les organisations de la société civile :

La collaboration des OSC avec les programmes nationaux de lutte contre le paludisme, dont les campagnes de chimioprophylaxie sont en cours de planification. De même, comment assurer la continuité des visites des femmes enceintes, dans un contexte de raréfaction des transports en commun et de craintes de transmission de l’infection dans les formations sanitaires. Les collaborations entre les organisations communautaires et les programmes de lutte contre le paludisme sont moins fréquents que dans le domaine de la lutte contre le VIH d’où l’appel des OSC durant le congrès de Melbourne à l’été 2028, et la création du réseau CS4ME. Il est donc urgent que ces derniers se rapprochent et imaginent des manières de travailler ensemble, afin que les

Le deuxième sujet concerne la vulnérabilité des personnes affectées par le VIH ou la tuberculose : souvent victimes de discrimination et de stigmatisation du fait de leur maladie, elles sont généralement plus vulnérables en matière financière. Pour certains groupes comme les travailleuses du sexe, les mesures actuelles de distanciation physique, de couvre-feu sont une limitation directe à leur activité professionnelle, et un coup d’arrêt pour leurs revenus. Des discussions doivent donc se poursuivre dans ce sens.

Enfin, comme dans toute autre pandémie, le Covid affecte différemment les femmes et les hommes, et les réponses apportées doivent tenir compte de ces besoins différenciés. D’une part, parce que les hommes semblent plus touchés que les femmes par le Covid 19, et l’on sait qu’à l’inverse, ils sont moins réceptifs aux consignes de protection et plus rétifs à rechercher les soins en cas de symptômes. D’autre part, parce que les femmes sont en charge de se procurer l’alimentation sur les marchés, mais aussi parce qu’elles prennent soin des personnes malades de l famille, elles sont potentiellement surexposées à la maladie. Enfin, on a noté dans les pays où la pandémie bat son plein toute une série d’effets collatéraux :

  • l’accroissement des violences basées sur le genre provoquée par le confinement, le stress, l’appauvrissement des ressources financières qui accroit les violences conjugales, et l’exposition des femmes, des jeunes filles aux violences sexuelles, tout en limitant leurs capacités d’être prises en charge.
  • La limitation de l’accès à la contraception, aux soins de santé maternelle : difficulté d’accès aux centres les dispensant, pénurie des produits, sous-effectif des services de santé sexuelle et reproductive, dû à une réorientation des ressources en période de crise sanitaire, non prise en charge des complications d’avortements clandestins…
  • La baisse des ressources et malnutrition : la fermeture des écoles accroit la charge domestique des femmes et leur indisponibilité, les restrictions de déplacement affectent les secteurs des services et du travail informel dans lesquels les femmes constituent la majorité de la main d’œuvre.
  • Les risques accrus pour les personnes vulnérables : différents groupes de femmes et d'hommes, en particulier les plus exclus (les plus pauvres, les sans-abri, les personnes déplacées, les réfugié-es, les migrant-es et réfugié-es, les demandeur-euses d'asile, les personnes handicapées, les prisonnier-es, les professionnel-les du sexe, les LGBTIQ (les lesbiennes, les gays, les bisexuels, les femmes et hommes transgenres, les personnes intersexe…) et ceux/celles qui sont confrontés à des formes de discrimination croisées et multiples seront confrontés à un risque plus élevé d'être laissés pour compte dans l'accès à la riposte à la crise sanitaire, y compris le dépistage, le traitement, la protection sociale, les soins et dans le cadre des restrictions de quarantaine.

Pour le moment, les réponses proposées par les OSC sont peu sensibles au genre et s’adressent à la population dans son ensemble, mais il sera nécessaire que ces questions soient traitées afin de protéger les groupes les plus vulnérables, et de leur apporter les solutions les plus adaptées.

Leave a comment