Le Fonds mondial et l'ONUSIDA exhortent le Nigéria à réexaminer la nouvelle loi contre l'homosexualité

21 Jan 2014

Cette loi interdit aux homosexuels et aux lesbiennes de se réunir en public et condamne ceux ayant des rapports sexuels avec des personnes du même sexe à une peine maximale de 14 ans de prison.

La loi votée à l'Assemblée nationale nigériane en mai 2013 s'est heurtée jusqu'en janvier à la réticence du président Goodluck Jonathan qui a fini par la signer en catimini en raison du tollé qu'elle allait créer parmi les partenaires du développement au Nigéria.

Les gouvernements tels que les États-Unis et le Royaume-Uni ont fait des déclarations très critiques allant dans le sens de la demande urgente formulée par le Fonds mondial et l'ONUSIDA pour que le Nigéria réexamine la constitutionnalité de cette loi qui condamne à une peine maximale de 14 ans d'emprisonnement ferme toute personne qui se joint à une association d'homosexuels et interdit les réunions publiques des homosexuels et lesbiennes au Nigéria 

Dans une déclaration publiée le 14 janvier, ces deux organisations affirment que la nouvelle loi «pourrait empêcher l'accès aux services essentiels de lutte contre le VIH des LGBT (lesbiennes, gays, bisexuels, transsexuels) qui peuvent être exposés au risque élevé d'infection. Ainsi, elle compromettrait le succès du Plan de riposte intégrée au VIH/sida lancé par le président Goodluck Jonathan il y a moins d'un an ».

Le Nigéria devrait prendre des mesures complètes pour assurer le maintien des services de lutte contre le VIH aux LGBT, sans crainte d'une arrestation ou d'autres représailles, peut-on lire dans la suite de la déclaration du Fonds mondial et de l'ONUSIDA.

Selon des estimations de 2012, le Nigéria compte environ 3,4 millions de personnes vivant avec le VIH, soit un taux de prévalence national de l'ordre de 4 pour cent. On estime à 17 pourcent la prévalence chez les hommes ayant des rapports homosexuels. 

 « Les dispositions de la loi pourraient entraîner une augmentation de l'homophobie, de la discrimination, du déni de services liés au VIH et de la violence fondée sur l'orientation sexuelle, réelle ou supposée, et l'identité de genre. Cette loi pourrait également être utilisée contre les organisations qui travaillent pour fournir des services de prévention et de traitement du VIH aux LGBT », selon eux. Elle pourrait avoir de graves conséquences sur la santé publique et les droits de l'homme au Nigéria et pourrait encourager l'adoption de lois répressives similaires en Afrique de l'Ouest. 

Plus de 30 pays d'Afrique subsaharienne ont criminalisé l'activité homosexuelle : la plupart bénéficient du soutien du Fonds mondial. Les implications de la nouvelle loi soulèvent déjà des inquiétudes au sein des groupes de la société civile qui travaillent précisément avec les hommes ayant des rapports homosexuels. Le Secrétariat du Fonds mondial affirme à Aidspan qu'il ne sait pas encore quelles seraient les conséquences de la loi sur les programmes qu'il soutient au Nigéria, mais qu'il garde le contact avec le gouvernement.

Cependant les répercussions négatives sur les programmes de sensibilisation de la communauté homosexuelle pourraient être considérables. Dans la capitale administrative, Abuja, l'International Centre for Advocacy on Right to Health (ICARH) a créé une clinique en 2011 qui fournit les préservatifs et les antirétroviraux pour ralentir la propagation du VIH dans cette population.

M. Ifeanyi Kelly Orazulike, Directeur des programmes d'ICARH, confie à Aidspan : « Cette loi nuira beaucoup à notre travail. Les premiers bénéficiaires de nos programmes sont les hommes ayant des rapports homosexuels. Plus de 600 personnes bénéficient de nos services, et 200 d'entre elles sont sous antirétroviraux. Qu'arrivera-t-il à cette dernière catégorie de personnes ? Il est bien possible qu'elles se retirent du programme dans la mesure où les homosexuels craignent désormais de sortir en public pour bénéficier des services ».

Selon M. Orazulike, beaucoup s'apprêtent à fuir le pays dès que cette loi sera pleinement appliquée, car selon la façon dont elle est rédigée, elle crée une atmosphère qui encourage le ciblage des personnes sur la base de leur orientation sexuelle. Dans le cadre d'une campagne intense d'un an visant à empêcher l'adoption de ce projet de loi, l'ICARH a présenté un document au sénat nigérian sur les conséquences éventuelles pour la santé publique. Ce document, selon ses déclarations, a été ignoré.

« La communauté internationale doit exercer des pressions pour que le gouvernement nigérian comprenne l'impact négatif de cette loi en termes de financement des programmes ciblant les populations clés », a-t-il ajouté, en relevant que le soutien du Fonds mondial et d'autres bailleurs de fonds est capital.

Au Nigéria, depuis 2002, le Fonds mondial a décaissé 1 milliard de dollars dont environ deux tiers en soutien aux programmes de lutte contre le VIH, notamment la fourniture de la thérapie antirétrovirale à plus de 520 000 personnes. 

Joint au téléphone par Aidspan, Ibrahim Umoru, coordinateur du Réseau des personnes vivant avec le VIH/sida au Nigéria, un sous-récipiendaire du Fonds mondial depuis 2006, déclare que cette loi est incompatible avec la nécessité pour le pays de ralentir la propagation de la transmission et de l'infection à VIH.  La lutte contre le sida consiste non seulement à fournir un traitement antirétroviral, mais également à sensibiliser la population sur la prévention et le changement des comportements pour éviter l'infection. Ainsi, les zones d'ombre non encore élucidées dans l'application de la nouvelle loi pourraient effectivement compliquer davantage son travail.

« Par exemple, dans mon travail, je peux me retrouver dans des situations où je dois fournir des conseils aux homosexuels séropositifs. Compte tenu du fait que la nouvelle loi criminalise la présentation en public des activités homosexuelles, les conseils de ce genre seront-ils interdits ? », demande-t-il. « En tant que personne vivant avec le VIH, je ne me soucie pas de l'orientation sexuelle des personnes, mais plutôt de leur santé sexuelle. Le traitement doit être fourni à toutes les personnes sans discrimination. »

Malgré leur sentiment de découragement face à l'adoption de ce projet de loi qu'ils ont passé une année à combattre, les activistes de la lutte contre le sida du pays le plus peuplé d'Afrique ne baisseront pas les bras, promet M. Umoru. Au contraire, ils continueront à mettre la pression sur le gouvernement pour qu'il assure un environnement propice à la mise en oeuvre des programmes de lutte contre le VIH/sida en faveur de tous, notamment les personnes ayant des rapports homosexuels.

Yakasai Umar Tanko, coordinateur national du Réseau des jeunes pour la lutte contre le VIH/sida au Nigéria (Nynetha), sous-récipiendaire du Fonds mondial dans la série 9, déclare que le gouvernement doit être prêt à combler les manques si les bailleurs de fonds qui financent les programmes visant les LGBT n'y parviennent plus en raison de la nouvelle loi.

« Le gouvernement doit être informé des implications de l'adoption de cette loi et devrait être prêt à assumer ses conséquences sur le financement des bailleurs de fonds destiné aux programmes de lutte contre le VIH/sida », conclut-il.

*Voir l'article original en anglais. See the original article in English.

 
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