Entretien avec Olivia NGOU, directrice du Réseau Civil Society for Malaria Elimination (CS4ME)

7. ENTRETIEN
26 Jul 2019

Olivia Ngou travaille depuis plus de 10 ans dans la lutte contre le paludisme en Afrique : elle a rejoint Malaria No More en 2010 où elle a successivement occupé des postes en direction des programmes avant de devenir la directrice du Bureau au Cameroun. Elle est également actuellement membre actif du conseil d'administration d'UNITAID et du Fonds mondial dans la délégation des communautés, et du comité de pilotage RBM CRSPC. Elle est à l’origine de la déclaration de la société civile réunie au congrès mondial de Melbourne en juillet 2018, appelant à une plus grande implication des communautés dans la lutte contre le paludisme. C’est dans ce cadre qu’est né CS4ME, la Civil Society for Malaria Elimination, plateforme de partage et de soutien aux OSC impliquées dans la lutte contre le paludisme. Cet entretien permet de revenir sur les immenses progrès accomplis en matière de réduction des cas de paludisme et de décès, et sur le rôle de la société civile pour accélérer cette lutte.

 

Comment le paludisme est-il pris en charge dans les communautés au Cameroun ?

 

Il y a 2 volets de la prise en charge du paludisme dans les communautés : le volet prévention et celui du diagnostic et du traitement.

 

La méthode la plus efficace pour la prévention et la moins coûteuse est l’utilisation des moustiquaires imprégnées à longue drée d’action. Tous les 3 ans, avec le soutien du FM, le gouvernement organise une campagne de distribution gratuite des moustiquaires pour toutes les populations (à raison d’une moustiquaire pour 2 personnes).

Des distributions en routine sont également assurées pour le femmes enceintes et les enfants de moins de 5 ans. Les femmes enceintes reçoivent une moustiquaire imprégnée lors des consultations prénatales et pour leurs enfants lors des campagnes de vaccination.

 

Il existe deux région dans le nord du Cameroun qui sont éligibles à la chimio prévention du paludisme saisonnier au travers d’une campagne qui se déroule durant 4 mois au moment de la saison de haute transmission du paludisme. Les enfants de moins de 5 ans reçoivent des traitements préventifs à raison d’1 dose par mois pendant 4 mois. Cette campagne CPS se révèle très efficace puisqu’elle a réduit la mortalité liée au paludisme pour les enfant de moins de 5 ans de 30 à 50%. Seuls les pays du Sahel et ceux ayant une période de transmission courte du paludisme sont éligibles. Cette campagne a été introduite en 2015 avec l’appui du Fonds mondial et depuis lors, elle est également soutenue par PMI.

Enfin, on pratique la pulvérisation intra domiciliaire faite dans des zones très ciblées dans les régions du grand nord du Cameroun, mais cette intervention n’a pas encore été mise à l’échelle.

 

En termes de dépistage et de prise en charge du paludisme au niveau communautaire, on utilise les tests de dépistage rapides (TRD) dans les villages et l’ACT pour traiter le paludisme simple. Les agents de santé communautaires (ASC) qui sont polyvalents traitent le paludisme, mais également le VIH, la TB, assurent la promotion de la vaccination et la lutte contre la malnutrition. Ils disposent des TDR et des traitements qu’ils donnent aux patients atteints de fièvre dont le test est positif. Ce sont eux qui se chargent du traitement et du suivi du paludisme simple, en revanche, en cas de symptômes de paludisme grave, ils réfèrent le patient au centre de santé le plus proche

 

En quoi les stratégies de prise en charge actuelles ont-elles montré leurs limites ?

 

L’une des principales limites est la contrainte liée aux financements pour une couverture de tous les patients. Les outils efficaces pour le dépistage et le traitement existent et sont désormais déployés mais toutes les populations n’y ont pas accès. Il nous faut trouver les ressources nécessaires qui permettront une couverture nationale et un renforcement du système communautaire.

 

Depuis les années 2000, nous assistons à une généralisation des moustiquaires, presque toutes les familles camerounaises disposent d’au moins une moustiquaire. Par contre, on sait qu’il y a des freins à l’utilisation efficace de la moustiquaire imprégnée, en effet ces dernières ne sont pas toujours utilisées correctement ou régulièrement. Le taux d’utilisation n’a cessé de croitre de 13% en 2011 à 45% aujourd’hui mais on est toujours loin de l’objectif national de 80%. On parle de changements de comportement et de prise de conscience de l’importance d’adopter certains réflexes dans la vie courante. Des efforts sont nécessaires pour veiller à ce que ces moustiquaires soient utilisées et pour cela, il faut une plus forte implication des communauté et des organisations à base communautaires dans la promotion de l’utilisation de ces moustiquaires, qui restent l’outil préventif le plus efficace et moins coûteux. Cela requiert entre autres d’investir davantage dans la communication pour les changements de comportement, la sensibilisation, l’implication des communautés pour qu’elles s’approprient l’outil et l’utilisent efficacement.

L’autre grand danger réside dans la diffusion incontrôlée des faux médicaments, en particulier au travers de la vente sur les marchés. Ces médicaments, substandards ou faux, ont un impact très négatif sur les patients. Les communautés doivent aussi s’impliquer dans cette lutte, afin que ces produits ne soient plus vendus dans la rue, et pour que les communautés ne les achètent plus.

Le dernier défi relève de l’action de l’Etat, car en dépit de la gratuité des antipaludéens pour les enfants de moins de 5 ans, certains centres font payer les patients. Cette « fausse » gratuité nuit également à la recherche de soins, elle crée des dépenses catastrophiques pour les ménages et ne permet pas d’encourager les communautés à se soigner.

 

 

En quoi la création de CS4ME vous semble-t-elle une réponse à ces limites ? Quels sont vos projets pour les années à venir ?

 

CS4ME est le 1er réseau mondial des OSC pour l’élimination du paludisme. Il résulte de l’appel pour un engament significatif des OSC et de communautés pour transformer la lutte contre le paludisme. Pendant longtemps, le paludisme était considéré comme un enjeu uniquement médical et les stratégies de lutte se sont centrées sur le système de santé plutôt que sur les patients, il est temps que cette perception change. Il faut que les organisations de la société civile soient davantage impliquées, et qu’elles passent de simples récipiendaires des services à actrices dans la prise de décisions, l’élaboration des stratégies et le suivi évaluation des actions entreprises.

 

L’un des principaux freins dans la mise à l’échelle des interventions efficaces est le financement de la lutte car selon l’OMS, ce financement stagne depuis des années au niveau mondial. Les objectifs de mobilisation des ressources pour éliminer le paludisme d’ici 2030 n’ont pas été atteints et c’est pourquoi CS4ME incite les pays à se mobiliser et augmenter leur financement national. Nous allons travailler avec les responsables des PNLP, les leaders et les décideurs politiques pour renforcer le plaidoyer en faveur des financements domestiques et des contributions internationales. Le paludisme a montré sa capacité de résurgence, il faut mettre tous les moyens à disposition pour éliminer la maladie. Entre 2000 et 2015, il y a eu d’énormes progrès, une réduction des cas de paludisme et les décès de 50%. Si nous faisons les mêmes effort entre 2015 et 2030 on peut espérer éliminer le paludisme. Il est possible d’arriver à 0 décès dus au paludisme et à l’élimination mais il faut mobiliser des fonds, s’assurer que les interventions efficaces sont mises à l’échelle, que les outils sont utilisés partout au même moment pour réduire le cycle de transmission de la maladie.

Nous envisageons donc le jouer un rôle majeur de plaidoyer en faveur du financement et pour que le paludisme reste prioritaire dans l’agenda des pays d’Afrique de l’Ouest et du Centre.

 

Par ailleurs, en mobilisant les OSC locales dans le plaidoyer et la promotion de la lutte contre le paludisme, nous renforcerons les messages sur la bonne utilisation des outils de prévention et de traitement. Le réseau va renforcer les capacités de communication des OBC sur la promotion et la bonne utilisation des moustiquaires, elles sont la voix des communautés ce qui augmente l’appropriation auprès des populations. Les communautés pourront se prendre en main et jouer un rôle central dans la prévention de la maladie.

 

Le réseau permettra également une meilleures prise en compte des besoins des communautés dans l’élaboration des stratégies et des interventions de lutte contre le paludisme. Les OSC doivent être parties prenantes dans l’élaboration et la mise en œuvre des stratégies et la veille communautaire des programmes. L’élimination ne pourra se faire sans une forte implication des communautés, qui contribueront à orienter les stratégies. Les programmes seront mieux adaptés, l’implication des communautés dans le suivi l’évaluation permettra de notifier les cas de paludisme et de résistance, de tracer les faux médicaments et engendrer un suivi de l’efficacité des interventions. Avec des OSC et des communautés qui veillent à la qualité du traitement, des données importantes seront collectées pour renforcer le système de santé sur 2 sujets importants : la résistance et les faux médicaments.

 

Enfin, la société civile fera du plaidoyer pour accroitre la demande des nouveaux outils : il faut des outils plus performants, un vaccin entre autres, des traitements à dose unique, ou des moustiquaires plus efficaces et à plus longue durée. Il faut investir dans la recherche pour obtenir des outils efficaces et pérennes.

 

 

A quoi ressemblent les ONG qui travaillent dans la lutte contre le paludisme ? Sont-elles structurées et organisées comme dans le VIH ? De quoi ont-elles besoin ?

 

Les ONG qui travaillent dans la lutte contre le paludisme sont des OBC qui sont généralement impliquées dans la gestion des campagnes de distribution des moustiquaires imprégnées. Il y a aussi des OSC qui travaillent dans la communication pour la promotion de l’utilisation des moustiquaires et la promotion des changements de comportement mais très peu d’OSC actives dans le domaine du plaidoyer. En général, elles sont des prestataires de services de prise en charge. Selon les pays les choses changent, dans certains pays, les OSC du paludisme sont bien structurées en réseau comme au Kenya, au Ghana ou au Nigéria, c’est moins vrai dans notre région. Nous procédons actuellement à une cartographie des OSC et l’étude nous montre qu’elles ne se connaissent pas et qu’il y a ce besoin de les coordonner. Elles ne sont pas encore structurées comme celles du VIH, elles ne sont pas expertes dans le dialogue avec les pouvoirs publics. D’où l’idée de CS4ME d’organiser des réunions pour la société civile du paludisme car on ne les connait pas. Le but n’est pas de créer un énième réseau, il y a déjà tellement de réseaux c’est plutôt une plateforme permettant aux OSC de travailler ensemble et de créer des espaces communs de travail. Cette plateforme permettra le partage d’expériences, notamment avec les collègues en Asie.

 

 

Comment voyez-vous les choses dans 5 ans en termes de stratégies de lutte contre le paludisme et de résultats ?

 

J’ai assisté aux premières campagnes de distribution des moustiquaires imprégnées dans les années 2010 ; en 2019, cet outil s’est généralisé et ces campagnes font partie de la routine des pays endémiques. Les années 2010 ont permis l’introduction des premiers TDR au Cameroun avec la CHAI et aujourd’hui les TDR sont disponibles presque partout, jusque dans les villages les plus reculés. Beaucoup d’avancées, de nouvelles interventions efficaces comme la CPS, qui a montré de bons résultats, ont été déployées ces 10 dernières années. Le paludisme est certainement l’une des rares maladies qui a connu le plus grand succès en matière de réduction des décès en 15 ans. Réduire la mortalité de 50% en 15 ans constitue un formidable résultat pour une maladie de cette ampleur. Le paludisme est simple et quand les outils efficaces sont utilisés, on voit les résultats, et le retour sur investissement est très rapide. La CPS a été introduite au Cameroun en 2015 dans les deux régions les plus endémiques, et la réduction des décès des enfants de moins de 5 ans est de 50% décès dès la première année.

Dans les 5 prochaines années, il faut continuer de mettre à l’échelle les interventions efficaces : des médicaments de qualité, le vaccin piloté actuellement sera peut-être utilisé, un traitement plus efficace à dose unique. Sans ces outils et des stratégies financées, nous prenons un énorme risque, on observe déjà depuis 2015 une augmentation des cas de paludisme, la résistance à l’artémisinine venue d’Asie a été notifiée en Afrique. L’effet boomerang lié aux résistances et aux faux médicaments serait dramatique : il nous faut atteindre et maintenir la couverture universelle des outils d’au moins 80% pour assurer une protection à toute la population. Nous devons introduire de nouveaux outils plus efficaces pour lutter contre la résistance. De nouvelles générations de moustiquaires combinées sont en cours d’introduction, un traitement à dose unique sera bientôt disponible, le vaccin et d’autres innovations testées comme la modification génétique des moustiques. Si elles sont validées par l’OMS, ces innovations sauveront beaucoup de vies.

Mais les décisions doivent être prises maintenant, nous devons mettre les moyens aujourd’hui pour engranger les résultats dans 5 ans. Dans 5 ans, les communautés devront être actrices des stratégies, elles doivent accompagner le déploiement des outils et participer au suivi. Le paludisme est une maladie communautaire, les populations se soignent à domicile, et ne vont à l’hôpital qu’en cas de complication. Il faut mettre les moyens à disposition des communautés pour qu’elles s’engagent dans cette lutte.

 


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