Difficile de faire accepter l’aide aux prostitué(e)s et aux homosexuels atteints du VIH en Côte d’Ivoire

14 Jan 2014
En Afrique de l'ouest, la Côte d'Ivoire est connue pour être le pays le plus tolérant envers les homosexuels. A Abidjan, la capitale économique, homosexuels, lesbiennes et transsexuels peuvent se retrouver dans des bars, sans craindre d'être systématiquement violentés. Et contrairement aux autres pays de la région, la législation ivoirienne ne pénalise pas les pratiques homosexuelles. Mais la Côte d'Ivoire n'est pas pour autant un eldorado. Prostitué(e)s et homosexuels continuent d'être violemment stigmatisés. 
En effet, un rapport publié en octobre 2012 par plusieurs organisations ivoiriennes de défense des droits des homosexuels a par exemple dénoncé des violences perpétrées par les forces de l'ordre à leur encontre. Idem chez les prostitué(e)s. « Mi-décembre, des professionnels du sexe ont été battus et violentés par les riverains  à Adjamé, une commune populaire d'Abidjan », rapporte le docteur Marguerite Thiam, coordonnatrice du Programme national de lutte contre le sida chez les populations hautement vulnérables. 
 
Une aide mal perçue
 
Conséquence de cette stigmatisation, les subventions allouées aux organismes qui viennent en aide aux prostitué(e)s et aux homosexuels sont souvent mal perçues par les populations, les agents de l'état, voire même par les acteurs de la lutte contre le sida. 
 
En Côte d'Ivoire, le Fonds mondial a récemment approuvé des financements pour deux programmes VIH qui concernent notamment les homosexuels et les prostitué(e)s.
 
Ainsi, de décembre 2013 à septembre 2016, 2,9 millions d'euros, sur les 13,8 millions d'euros du financement CIV-910-G13-H, seront spécifiquement alloués aux besoins des prostitué(e)s et des homosexuels. Ce financement, destiné à l'Alliance nationale contre le sida en Côte d'Ivoire, comprend notamment la distribution gratuite de préservatifs féminins et masculins et de gels lubrifiants, et des sessions de prévention contre les dangers de la transmission du VIH/Sida. 
 
La phase 2 du second financement (CIV-910-G12-H) dédiée au VIH inclut également les prostitué(e)s et les homosexuels. Pendant trois ans, 84% des 63 millions d'euros de financement seront utilisés pour couvrir 50% des besoins de la Côte d'Ivoire en antirétroviraux.
 
Des réactions violentes
 
Mais quelle que soit la provenance des fonds venant en aide aux homosexuels et aux prostitué(e)s, les réactions sont au mieux mitigées, au pire ultra violentes. 
 
Le 25 juin dernier, l'ambassade de France en Côte d'Ivoire et l'ONG ivoirienne Alternative, qui défend les droits des homosexuels, ont signé un accord de financement pour promouvoir les droits humains et lutter contre les discriminations en raison de l'orientation sexuelle.
 
Les jours suivants, une polémique éclate dans la presse ivoirienne. Si certains journaux relatent l'information sans la commenter, d'autres sont plus virulents. Dans les colonnes des quotidiens, on peut par exemple lire cette phrase d'un journaliste : « des ONG et certains pays encouragent ce phénomène vomissant qui n'a d'autres buts que de détruire l'espèce humaine ».
 
C'est pourquoi, pour les prostitué(e)s par exemple, la sensibilisation au respect des droits de l'homme est tout aussi importante que le financement de la prise en charge médicale. « Quand nous nous faisons violenter et battre dans la rue, nous n'avons pas de prise en charge médicale. Nous devons payer pour les frais d'hospitalisation et beaucoup d'entre nous n'ont pas les moyens, rappelle Chimène une prostituée. Et encore, il n'y a qu'à Abidjan que les professionnels du sexe peuvent se tourner vers une association les défendant. Il n'en existe pas dans les autres villes du pays, car il n'y a pas de moyens financiers pour les créer. » 
 
Manque de données, ignorance et tabous
 
Pourtant, le taux de prévalence du VIH chez les groupes vulnérables comme les prostitué(e)s et les homosexuels reste très important. Ainsi, selon les estimations 2012 et 2013 du Programme national de prise en charge médicale des personnes vivant avec le VIH, la prévalence du VIH chez les prostitués est de 28,7% au niveau national. Pour les homosexuels, les données sont plus rares et inconsistantes. Ce même programme recense de 28% pour ceux vivant à Abidjan avec le VIH alors qu'une autre enquête réalisée en 2012 par le Programme national de lutte contre le sida chez les populations hautement vulnérables avance le chiffre de 18%. Il n'existe pas de statistiques au niveau national concernant les homosexuels touchés par le VIH/Sida. 
 
Pour les organisations de lutte contre le sida, il n'est ainsi pas toujours facile de travailler.  
« Nous sommes quelque fois taxés d'encourager les professionnels du sexe et les MSM (men having sex with men, c'est à dire les homosexuels) dans leurs « comportements déviants ». Le travail que l'on effectue n'est pas bien compris par la population, par les religieux ou encore par les hommes en uniforme », souligne le docteur Marguerite Thiam, la directrice du Programme national de lutte contre le sida chez les populations hautement vulnérables. 
 
Même constat de la part du docteur Aidara Coulibaly, la directrice d'Alliance Côte d'Ivoire, une ONG qui soutient l'action des communautés contre le sida. « Certains ne comprennent pas pourquoi on privilégie financièrement les populations hautement vulnérables comme les professionnels du sexe et les MSM, alors que certaines tranches de la population doivent être mieux suivies. »
 
« C'est de leur faute s'ils attrapent le sida »
 
A Blockhauss, un quartier populaire d'Abidjan, la capitale économique ivoirienne, Chantal, esthéticienne, et son amie Florence, commerçante, discutent devant une boutique et partagent le même avis sur la question. « Tous les humains doivent être soignés, qu'ils soient prostitué(e)s, homosexuels ou lesbiennes. On peut attraper le sida accidentellement mais c'est vrai que les homosexuels le cherchent un peu, c'est de leur faute s'ils attrapent le sida ».
 
Un peu plus loin, près de la lagune, se trouve une infirmerie privée. Rodrigue N'Choko, l'infirmier en chef, estime que le soutien financier pour les prostitué(e)s et les homosexuels est fondamental. « Ici, ces catégories de personne ne sont pas bien acceptées. Si ces subventions n'existaient pas, comment feraient-ils ? Même quand ils connaissent leur statut sérologique, ils sont obligés de se cacher pour se soigner. » 
 
A Abidjan, il existe trois centres de santé où les homosexuels peuvent se rendre sans crainte, car certains médecins refusent de les soigner, en raison de leur orientation sexuelle. 
 
Pour les responsables des programmes nationaux de lutte contre le sida, la solution est de prôner une approche de santé publique, plutôt que « culturelle ». 
 
« Nous mettons l'accent sur la prévention de la transmission du VIH, rappelle le docteur Aidara Coulibaly. Nous expliquons par exemple que les homosexuels sont majoritairement mariés donc cela concerne tout le monde, et pas seulement eux. Ça apaise les gens. Il y a vraiment un énorme travail de sensibilisation à faire parmi la population. Chez les acteurs de la lutte contre le sida, ça va beaucoup plus rapidement.» 
 
Faire évoluer les mentalités est en effet le plus dur. Roger Koffi, journaliste à la radio musulmane Al Bayane, insiste, il parle en tant que laïque : « En Afrique c'est difficile d'accepter l'homosexualité. Je vois d'un mauvais oeil qu'on leur vienne en aide. Cet argent pourrait servir à autre chose, comme par exemple à subventionner plus d'antirétroviraux pour les pauvres qui ne sont pas homosexuels.» 
Des représentants des homosexuels à la même table que les puissants.
 
En Côte d'Ivoire, les représentants des homosexuels parviennent de plus en plus à faire entendre leurs revendications au sein de l'Instance de Coordination Nationale (ICN).
 
Selon les acteurs de l'Instance de coordination nationale de Côte d'Ivoire, les mentalités évoluent par rapport aux homosexuels et leurs représentants sont mieux écoutés. 
 
« Les MSM ('Men having Sex with Men', c'est à dire les homosexuels) étaient présents dans le dernier processus d'élaboration du plan stratégique et de plus en plus ils arrivent à faire passer leur point de vue. Par exemple, pour la phase 2, c'est uniquement grâce à eux que l'intégration des gels lubrifiants est passé », souligne le docteur Aidara Coulibaly, la directrice d'Alliance Côte d'Ivoire, une ONG qui soutient l'action des communautés contre le sida. 
 
Les principaux concernés espèrent que cette évolution se confirmera. « Pour la phase 2, nous avons accentué nos revendications sur la sensibilisation des droits de l'homme envers le personnel de santé et les hommes en armes, car cette question n'est pas assez abordée. Par exemple, le ministère ivoirien de la justice, des droits de l'homme et des libertés publiques dénie l'existence des violations des homosexuels par les hommes en armes.  », explique Franck Amani, de l'association RIP+ (Réseau ivoirien des personnes vivant avec le VIH/Sida).  
 
Etant donné la forte prévalence du VIH chez les homosexuels d'Abidjan, les ignorer ferait courir un grave risque de propagation à l'ensemble de la population. D'autre part, comme l'explique un agent de l'état, « même les décideurs au niveau des ministères ne comprennent pas bien les actions que l'on veut mener envers les MSM».
 
Leur présence pose d'ailleurs encore problème pour certains membres de l'ICN. « Oui, toutes les populations doivent être représentées, rapporte Yvette N'Tamon, directrice de l'ARSIP (Alliance des religieux contre le VIH/Sida et les autres pandémies en Côte d'Ivoire. Mais les intégrer c'est considérer que l'homosexualité est une bonne valeur. Or ce n'est pas le cas. Nous n'avons pas le choix de leur présence ». 
 

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